Ma vie quotidienne à Hiroshima depuis le 28 Juin 2007
Baguettologie
L'autre jour, à la sortie de l'expo Rokkaku Shisui (je reviens dessus un peu plus tard *), où nous sommes rendus in extremis, soit le dernier jour de l'expo 1h avant la fermeture du musée, nous avons croisé Martin, un étudiant allemand en design que j'avais rencontré l'année dernière et plus ou moins perdu de vue.
Nous allons donc tous les 3 manger un petit bout.
Et là, stupeur... alors que nous étions tous concentrés sur l'absorbage de nos plats respectifs, mon copain s'arrête et nous sort :
- C'est dingue, vous tenez vraiment bien les baguettes..
0_o !!!
Baguettes que je faillis lâcher sous le choc.
Non mais il a craqué?? qu'est-ce qui lui prend?? pas lui? pas le coup des baguettes? (voir cet article) alors qu'on se connaît depuis 2 ans et demi, que depuis une dizaine de mois on mange au minimum une fois par semaine ensemble ?
Je me retourne, le visage pleins de détresse, et lui demande :
- Mais pourquoi tu nous dis ça??!
- Ben regarde comme je les tiens moi!! Un mauvais défaut pris à l'enfance.

En effet, bien qu'il soit bien plus habile dans les opérations particulières genre découpage de poisson réticent et compagnie, sa manière de tenir les baguettes est assez free-style, la main à l'envers, les doigts biscornus, bref rien à voir avec ce qu'on vous apprend habituellement, tandis que nous, qui avons appris à l'âge adulte, les tenons de manière plus académique. Plus ou moins ça en-dessous :

Et c'est pas la première fois que des amis me faisaient ce genre de réflexion.
La palme de la bizarrerie en tenue de baguette revient sans doute à l'une de mes 2 colocataires de l'année dernière.
En gros ça donnait un peu ça.

Je sais même pas comment elle arrivait à les actionner, enfin, elle m'a avoué tout de même que dans certaines situations elle était un peu handicapée mais qu'il était maintenant trop tard pour se corriger.
C'est un peu comme les gens qui tiennent leur stylo de traviole (du moins par rapport à ce qu'on nous apprend en CP). Chacun son style.
Du coup on me fait souvent lever mes baguettes pour admirer le travail "Ha ouai!! c'est beau!! ça claque, c'est comme ça qu'il faut les tenir normalement!"
En juillet 2007, une copine d'Aix était venue me rendre visite, et je moquais du fait qu'elle croise ses baguettes. Un copain, qui pourtant ne pite que dalle en français était cependant intervenu pour prendre sa défense :"Regarde, moi aussi je les croise, depuis que je suis petit, et ça m'empêche pas de manger"

J'avais lu (mais alors je ne sais plus du tout où) que la manière la plus classe et élégante de les tenir, c'était d'utiliser un maximum de doigts. Ca me semble pas faux puisque j'ai remarqué que beaucoup de garçons (peu soucieux de considérations de cet ordre-là) ne les tenaient quasiment qu'à 2 doigts.
Donc pour résumer, si on vous complimente sur les baguettes, c'est certainement plus pour votre élégance que pour votre habileté à les utiliser.
Black&Decker
Par contre, là où on vous loupera pas, et où on ne se gênera pas le moins du monde pour se moquer de vous, c'est pour les plats de nouilles : soba, udon, ramen, voire spaghetti (mais là ils font déjà un peu moins les malins).
Parce que quand on est japonais, fille ou garçon, et ce quel que soit le rang social, on aspire ses nouilles (y en a qui étendent le procédé à tout ce qui se mange), de manière ultra bruyante.
Certains ont dû se faire poser un moteur et un sac dans le fond de la gorge, vu la puissance d'aspiration et la distance baguettes / bouche, la rapidité de vidage de bol et le bruit qui en résulte.(une petite démonstration ici mais vraiment très soft - la vidéo tout à la fin, quelques jours après mon arrivée à Hiroshima)
Ben non, moi je n'y arrive pas puis en même temps j'ai pas particulièrement l'envie de m'y mettre. Je reconnais que ça semble avoir l'avantage d'éviter de se brûler même sans trop faire "foufou" (on dit comme ça en japonais quand on souffle sur la nourriture ふふ する) et de manger 10x plus vite.
Moi je finis 1x sur 2 à sucer des glaçons (au sens propre du terme) pour calmer les douleurs.
Ca semble faire chic ici de manger des plats à 99°C, ou alors ils naissent peut-être avec un revêtement en polyuréthane dans la bouche. J'ai déjà été "réprimandée" sur le fait que je ne pouvais pas manger comme eux de métal en fusion (voir l'article sur la copine qui voulait me forcer à manger des arrêtes de poisson).
A la fin des cours de Yoga, on nous offre toujours du thé : alors que je commence à peine à réussir à tremper le bout des lèvres, les autres ont déjà bu cul sec leur tasse.
Ma gyaru
Je suis triste, mon 1er spécimen de "gyaru" (ou cagole japonaise) n'est pas revenue en cours (elle était venue prendre une leçon d'essai pour se décider entre le français et l'anglais). J'ai dû être punie par le kami (dieu) des gyaru pour m'être trop moquer de son accoutrement. Pourtant elle avait l'air d'être assez rigolote, d'avoir un sacré tempérament.
A propos, si vous avez le courage de lire 12 pages de texte photocopié et en anglais, je vous conseille cette étude socio-linguistique sur les "kogyaru" (lien partagé par l'auteur de "Your Heroe Dies Today"). On nous y apprend comment ces filles provocantes et dont les médias ne se lassent pas, ont sû créer leur propre langage, leurs propres codes et leur propre mode de vie, en totale opposition avec les modèles établis et ce qu'on attend habituellement de la femme au Japon. On y apprend également que déjà à l'époque Meiji, et à diverses périodes du XXème siècles, des groupes de filles affichant une certaine indépendance, des choix linguitsiques, moraux, ou comportementaux différents avaient étés pointés du doigt.
Glamorama
Les rares fois où j'ai évoqué l'homosexualité au Japon, je n'avais que très peu de sources pour pouvoir parler de leur quotidien et de leur place dans ce pays, si vous souaitez en savoir plus, le blog de RoXas (lien chopé chez Clarence Boddicker) plutôt bien écrit (malgré les affreuses fautes d'othographe) d'un jeune homo français de 18 ans, un apprenti "gyaru-o" qui dépeint quotidiennement le shibuya crasseux, sexe-drogue-et-rock'n roll du monde du mannequinat et des "host", mégalo autoproclamé affichant sans complexe son côté midinette. Il décrit ce qu'il appelle la "débauche glam" d'un Japon plutôt glauque, provoquant le lecteur à coup de "vous me détestez et vous avez raison". Je vous conseille cependant de passer les 1ères pages (derniers articles) où il chiale sur son retour en France, après ça devient un peu plus intéressant. (Bon attention, y a aussi des passages un peu comiques, quand il prétend que "host" est le métier dont tout le monde rêve et sur lequel tout le monde fantasme.)
Il s'interroge aussi pas mal sur l'apparente et effrayante absence de sentiments des japonais (à développer peut-être dans un prochain article, là j'ai un peu la flemme)
Il cite un moment Murakami Ryu mais je le soupçonnerais d'avoir certainement aussi lu son cousin américain Bret Easton Ellis.
*Mr Hexagone
Voilà, j'allais l'oublier lui. Rokkaku Shisui (dont le nom signifie hexagone) est un artiste originaire d'Hiroshima qui a réalisé principalement de magnifiques lacques au début du siècle dernier. Il a également restauré le temple shinto Utsukushima sur l'Ile de Miyajima, lui redonnant sa couleur rouge vermillon originelle qui avait été oubliée durant des siècles.